>>79LE BOURREAU — Ah! Nous y voilà. Le poison, c’est pour qui? AGATHON (me désignant) — Pour monsieur.
ALLEN — Bon sang, elle est grande cette coupe. C’est normal que ça
fume comme ça?
LE BOURREAU — Ouais. Et buvez bien tout, parce-que souvent, le
poison reste au fond.
ALLEN (c’est généralement à partir d’ici que mon comportement diffère
de celui de Socrate, et qu’on me dit que je crie en dormant) — Non! Je ne
veux pas! Je ne veux pas mourir! À l’aide! Non, je vous en supplie!
(Il me tend le breuvage bouillonnant, en dépit de mes supplications répugnantes, et tout espoir semble perdu. Puis, en raison d’un instinct de conservation inné, le cauchemar change brutalement d’aspect, et un message arrive).
LE MESSAGER — Arrêtez tout! Le Sénat a revoté! Les charges sont abandonnées. Votre valeur a été réaffirmée, et il a été décidé de vous honorer à nouveau.
ALLEN — Enfin! Enfin! Ils retrouvent leurs esprits! Je suis un homme libre! Libre! Et digne de tous les hommes comme avant! Vite, Agathon, Simmias, prenez mes affaires. Je dois partir, Praxitèle va vouloir faire une première ébauche de ma statue. Mais avant de partir, je tiens à vous énoncer une petite parabole.
SIMMIAS — Bon Dieu, ils ont vite retourné leur toge! Je me demande s’ils savent ce qu’ils veulent!
ALLEN — Un groupe d’homme vivent dans une caverne obscure. Ils ignorent qu’à l’extérieur le soleil brille. La seule lumière qu’ils connaissent est la flamme vacillante de quelques pauvres chandelles qui leur servent à se déplacer.
AGATHON — Où ont-ils acheté les chandelles?
ALLEN — Eh bien, disons qu’ils les ont.
AGATHON — Ils vivent dans une pauvre caverne et ils ont des
chandelles? Ça n’a pas l’air plausible.
ALLEN — C’est pour les besoins de la démonstration.
AGATHON — Ok, ok, mais venons-en au fait.
ALLEN — Alors, un jour, l’un des habitants de la caverne en sort et
découvre le monde extérieur… SIMMIAS — Dans toute sa clarté.
ALLEN — J’allais le dire, dans toute sa clarté.
AGATHON — Et quand il essaye de dire aux autres ce qu’il a vu, ils ne le croient pas.
ALLEN — Eh bien non. Il ne dit rien aux autres.
AGATHON — Vraiment?
ALLEN — Non. Il ouvre une boucherie, il épouse une danseuse et il
meurt d’hémorragie cérébrale à quarante-deux ans.
(Ils m’empoignent et me forcent à avaler la ciguë. C’est généralement ici que je me réveille en sueur; seuls quelques œufs au plat et une tranche de saumon fumé peuvent me rasséréner).